Le jeu des 3 répétitions : le plaisir de raconter des histoires

Lectrice ou conteuse ?

Au fil de mes recherches pour écrire l’article sur l’importance de lire des contes à ses enfants, je suis tombée sur un livre très intéressant : “Comment raconter des histoires à nos enfants et quelques histoires racontées” de Sara Cone Bryant.

Avant de lire ce livre, je lisais régulièrement des histoires en tout genre à mes enfants, comme beaucoup de parents je pense. Mais ce livre m’a fait prendre conscience que je ne prenais jamais le temps de raconter des histoires à mes enfants, oralement et sans support visuel.

Il est vrai que de nos jours où il est facile d’avoir accès à des livres de qualité, il n’est pas évident de voir l’intérêt de raconter des histoires. Le livre est une bonne façon de focaliser l’attention de l’enfant, surtout lorsqu’il est jeune. Le livre lui permet aussi de comprendre ce qui est raconté dans l’histoire en ayant des images de paysages ou de situations qu’il n’a peut-être jamais vu. C’est aussi pour cela qu’il est essentiel que les illustrations soit figuratives, comme je l’ai expliqué dans cet article.

Cependant, en lisant le livre de Sarah Cone Bryant j’ai eu envie de raconter à mon tour des histoires à mes enfants.

Et l’expérience fut au delà de toutes mes attentes !

Qui est Sara Cone Bryant ?

Sarah Cone Byant est une écrivaine américaine de la fin du 19ème siècle, plus précisément, on pourrait la qualifiée de conteuse. C’est l’auteure notamment de Boucle d’or, des trois petits cochons et de la petite poule rousse. Son métier était donc en plus d’écrire des histoires pour les enfants, d’aller dans les écoles pour les raconter ou animer des ateliers.

La fin du 19ème siècle a été marquée par l’émergence des nouvelles pédagogies. Sara Cone Bryant était ainsi contemporaine de Maria Montessori et Charlotte Mason ou encore de Rudolf Steiner ou Célestin Freinet… Cette époque a donné lieu à de nombreuses expérimentations dans les écoles et Sara Cone Bryant, en tant que conteuse, a participé à quelques unes d’entre elles.

Dans son livre, elle raconte ainsi son passage dans une école à Rhodes Island. Elle fut sollicitée pour participer à une expérience pour déterminer la place des histoires dans les apprentissages.

Avec l’enseignante d’une classe d’élèves d’environ 8 ans, elle mit en place une organisation de l’emploi du temps autour des histoires racontées.

Elles inventèrent un jeu avec les enfants qu’elles appelèrent les 3 répétitions.

Le jeu des 3 répétitions

Chaque jour, la matin, la maitresse racontait une histoire aux enfants. Cette histoire pouvait être un conte, une histoire réelle, une fable… Chaque enfant devait ensuite la raconter à son tour. Les élèves choisissaient ensuite parmis toutes les versions de leurs camarades laquelles étaient la plus réussie. L’élève désigné devenait alors le “propriétaire” de cette histoire et avait seul le privilège de pouvoir la raconter.

Dans un deuxième temps, les élèves faisaient un travail manuel autour de cette histoire, à savoir un dessin, un collage ou encore un travail de découpage de silhouette avec du papier noir.

Enfin dans un troisième temps, les élèves étaient invités à jouer l’histoire sous forme de pièce de théâtre. Ils se distribuaient ainsi les rôles entre eux, avaient le droit de modifier le texte et de créer les accessoires dont ils avaient besoin.

Mise à part la première fois que l’histoire était racontée, la maitresse n’intervenait que très peu.

Les résultats de l’expérience

Au bout de quelques mois, Sara Bryant et l’enseignante firent un bilan et les résultats furent au-delà de leur espérances.

Une meilleure lecture à haute voix

Elles remarquèrent d’abord l’influence positive de l’expérience sur la lecture à haute voix des élèves. Ils se focalisaient moins que ceux qui n’avaient pas participé à l’expérience sur les sons et les syllabes mais se concentraient sur le sens. Et, ils lisaient avec beaucoup plus d’expressivité.

Une meilleure attention

L’attention et la concentration des élèves fut améliorée. Elle était bien meilleure non seulement pendant le temps d’écoute de l’histoire, mais aussi pendant le reste de la journée.

Une meilleure expression orale

Bien évidemment le fait de raconter l’histoire à sa manière et de la jouer améliora les capacités à s’exprimer des enfants. Mais, l’influence fut aussi bénéfique sur la maitresse qui améliora aussi son expression orale. Au fil des mois, elle animait sa classe avec beaucoup plus d’entrain et de joie.

Comme Sara Bryant le précise l’expérience n’a pas été refaite ailleurs, mais elle est persuadée que les résultats observés auraient été les mêmes partout.

Sara Cone Bryant, conteuse professionnelle

Fort de sa longue expérience de conteuse et d’écrivaine, Sara Bryant témoigne à plusieurs reprises dans son livre de l’impact positif des histoires racontées sur son audience, aussi bien d’adultes que d’enfants.

Elle raconte notamment, le cas d’une classe d’adolescents particulièrement dissipés. Elle avait été invitée à intervenir dans leur classe pendant une année. La première journée, lorsqu’elle arriva, c’est à peine si les jeunes lui dirent bonjour. Elle raconta une histoire, puis deux sans qu’ils ne cessent de parler entre eux ou de dormir, affalés sur les tables. À la troisième histoire, le silence commençait à s’installer aux premiers rangs. Et, à la quatrième, on aurait pu entendre une mouche voler. Et à la fin de son intervention, les élèves en demandaient plus. Son cours devint le plus attendu de la semaine et les autres professeurs constatèrent une nette amélioration du comportement de cette classe réputée comme la pire de l’école !

À lire aussi :  Le petit guide pour raconter de belles histoires

La magie des histoires racontées

Sarah Cone Bryant ne s’attarde pas vraiment sur la raison pour laquelle les histoires racontées ont un effet si bénéfique sur nous, et plus particulièrement sur les enfants. Mais elle nous livre tout de même certaines de ses réflexions.

Selon elle, l’enfant est comme un adulte qui rêve. Il a une certaine crédulité qui lui fait vivre l’histoire avec une grande intensité.

De la même manière que lorsqu’on rêve, l’enfant accepte tacitement les circonstances de départ, aussi bizarres et peu probables soient-elles.

“Le plus sceptique d’entre nous prend son rêve au sérieux et ne pense pas à en sourire, soit qu’il doive sauter d’un précipice, ou qu’il se voie incapable de fermer sa malle avant le départ du train, ou encore, malgré sa détresse à cette pensée, qu’il soit obligé d’assister à un dîner sans cravate ou bien au contraire, qu’il jouisse de tous les trésors de Golconde.” Sara Cone Bryant

Ainsi l’enfant a une faculté d’illusion exceptionnelle et ce qu’on lui raconte est sérieux. Il s’y plonge tout entier et vit les aventures du personnage avec lui.

Et, même lorsqu’on est adulte et qu’un conteur de talent nous raconte une histoire, nous retombons en enfance et pendant un temps acceptons aussi de nous plonger dans le monde parallèle de l’histoire.

J’ai tenté l’expérience avec mes enfants.

Une histoire par jour

Suite à la lecture de ce livre, je me suis empressée de raconter (et non de lire) des histoires à mes enfants. Au début, je leur racontais des histoires que j’avais bien aimé petite, mais très vite, je me suis mise à en lire de nouvelles dans le but de les raconter.

Si la première fois, je dois avouer que je me suis sentie un peu ridicule, j’y ai très vite pris goût. J’ai découvert la joie de transmettre avec mes mots et ma sensibilité des histoires qui m’avaient touchée.

Mais, la récompense fut incroyable. La réaction de mes enfants a été extraordinaire, aussi bien mon fils de 5 ans que ma fille de 3 ans. La première fois, ils m’ont écoutée la bouche ouverte du début à la fin sans m’interrompre et sans bouger ! Mon fils, qui habituellement a besoin de sauter sur le canapé et de se rouler par terre pendant que je lui lis un livre, m’a regardé droit dans les yeux et a été accroché à mes lèvres pendant toute la durée de l’histoire. N’en revenant pas, j’ai réessayé encore et encore et le résultat fut assez similaire à chaque fois. Parfois ils m’interrompaient pour avoir des précisions ou parce qu’ils ne comprenaient pas un mot, mais jamais parce qu’ils s’ennuyaient.

Mais mieux encore, j’ai trouvé une nouvelle phrase magique qui les calme instantanément lorsqu’ils sont agités.

” Est-ce que tu connais l’histoire de… “

Et d’un coup la crise passe comme par magie. Et ça marche aussi avec les enfants des autres !

Les 3 répétitions

Heureuse de constater à quel point que ce disait Sarah Bryant était vrai, j’ai aussi tenté l’expérience des 3 répétitions. Et bien, là encore la magie a opéré.

Le soir, je demandais à mon fils de raconter l’histoire du jour à son papa. La première fois, je n’attendais pas spécialement à ce qu’il s’exécute, mais sans se faire prier, il se mit à répéter l’histoire de “Boucle d’or et les trois ours”. J’ai été impressionnée par sa mémoire et surtout par son interprétation. Il modulait sa voix à la perfection, prenant une grosse voix pour le gros ours et une toute petite voix pour le petit ours. Il mettait aussi toute l’expressivité qui allait avec l’action, il fit une tête toute triste lorsqu’il parla de l’assiette vide du petit ours. Et enfin, il n’eut aucun mal à faire les gestes accompagnants son récit. Et, puis, il avait cette joie immense de partager ce qu’il avait entendu et retenu. Les jours qui suivirent il raconta cette histoire plusieurs fois à plusieurs personnes et aussi à des copains de son âge qui l’écoutèrent jusqu’au bout.

Il était devenu le “propriétaire” de cette histoire, dans le sens où il se l’était complètement appropriée.

Fort de cette réussite, j’ai créé des coloriages sur les thèmes des contes que je lui avais racontés. Les yeux de mes deux enfants se sont mis à briller d’impatience lorsque je leur ai dit que j’étais en train de dessiner Boucle d’Or. Il furent heureux quand il purent le colorier. Et, lorsque je commençais un nouveau dessin, ils me pressaient de le finir !

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Et puis, une fois le dessin en main, Pierre-Louis s’amusait même à dessiner des éléments que je ne n’avais pas mis. Il ajouta la grand mère du petit chaperon rouge. Il dessina l’intérieur de la maison de la sorcière d’Hansel et Gretel avec son grand four… Cela a grandement nourrit leur imaginaire !

Enfin pour ce qui concerne le théâtre, je n’ai même pas eu à intervenir ! J’entends maintenant les enfants jouer les scènes que je leur ai décrites.

” Anne-Lys, c’est toi le loup et, Emmanuelle et moi, on est les petits cochons.” annonce Pierre-Louis
“Mais moi aussi je veux être un cochon !” ronchonne Anne-Lys
“Alors on dit que c’est maman le loup” tranche Pierre-Louis (je précise que je ne joue pas).

À lire aussi :  La langue des signes pour les bébés : faire parler le cœur avec les mains.

Et c’est ainsi qu’ils rejouent les 3 petits cochons. Et, un autre jour :

“Anne-Lys, toi tu es Gretel, et moi, je suis Hansel” déclare Pierre-Louis ” Et Emmanuelle, c’est la sorcière!” Puis se cachant derrière un fauteuil ” Il faut pas qu’elle nous voit manger sa maison.”

C’est incroyable de voir leur créativité se déployer grâce à toutes ces histoires qu’ils ont entendues. Je suis d’ailleurs en train de leur créer une malle avec des déguisements et des accessoires pour qu’ils puissent enrichir leurs jeux.

Des histoires pour rêver

Toutes ces lectures et expériences m’ont fait beaucoup réfléchir et me remettre en question sur ce que je pensais des histoires pour enfants.

Dans cet article, je donnais mes critières dans le choix des histoires. Et bien je dois avouer que ma position a évolué.

Comme Sara Cone Bryant propose plusieurs histoires à raconter dans son livre, j’ai essayé de les raconter aux enfants. Elle ne correspondaient pas vraiment à l’idéal que j’avais en tête mais j’ai tenté l’expérience.

Les animaux parlent et il y a de la magie

Dans la plupart des contes, les animaux parlent, sont anthromorphiques et font des choses d’êtres humains, le monde est merveilleux et la magie bien présente.

Mais, j’ai pu constater avec étonnement que les enfants n’étaient pas bien perturbés par le fait qu’un chat parle à un être humain, qu’un ogre se transforme en souris, qu’une maison soit mangeable, qu’une citrouille devienne un carrosse… Et pourtant, ils ont bien compris que ce n’était possible que dans l’histoire.

Un jour, sans même que je soulève la question, ma fille de 3 ans m’a dit avec certitude : “Maman, dans la vraie vie, les chats et le loup ne peuvent pas parler ! C’est que dans les histoires !”

Ou encore Pierre-Louis expliquait à sa soeur : “Tu sais Anne-Lys dans la réalité les loup ils ont peur de nous et ne nous mangent pas”.

Je crois que Sarah Bryant a raison en parlant de la crédulité et de la faculté d’illusion des enfants. Je crois qu’elle tient là l’essence de leur innocence qui pourtant ne les éloigne pas de la réalité et du monde tangible. À condition, bien sûr, qu’ils soient en contact au maximum avec lui, qu’ils puissent utiliser leur corps pour découvrir le monde et qu’ils ne soient pas plongés dans le virtuel par des écrans.

Les personnages sont tués ou mangés

Et oui je reviens une fois de plus sur la violence dans les contes car ce sujet suscite bien des débats et soulève de nombreuses questions, même sur ce blog.

Là encore, j’ai fait l’expérience sans à priori. J’ai raconté les histoires classiques sans atténuer la violence mais sans insister non plus. Et bien, mes enfants ne sont pas ressortis choqués ou traumatisés. Je précise qu’ils sont capables et n’hésitent pas à me dire quand quelque chose leur fait peur. C’est d’ailleurs le préambule de chaque histoire que je raconte, lis ou leur montre en vidéo, ils ont le devoir de me dire si ça leur fait peur. Et, je sais par expérience qu’ils auraient tout de suite réagit et me l’aurait dit si ça avait été le cas.

Je leur ai donc raconté l’histoire du chat botté qui croque la souris sans mise en garde, du loup qui mange le petit chaperon rouge, de l’âne de “Peau d’âne” qui est tué, la sorcière de Hansel et Gretel qui finit dans son four… Les enfants ne se sont pas du tout attardés à imaginer la sorcière qui brule, mais ils se sont réjouis quand ils ont compris que les enfants étaient libres. Je crois que, lorsqu’il n’y a pas d’image sous leurs yeux, il ne peuvent visualiser que ce qu’ils n’ont pas déjà vu et ne peuvent pas se choquer eux-même en imaginant des choses qui leur font peur. En tout cas pas à 3 et 5 ans.

Je reste tout de même vigilante à ne leur raconter que des contes où la violence n’est pas gratuite, qu’elle ait un “sens”. Je vous invite à relire cet article où je précise plus longuement ce que j’entends par cette expression.

En conclusion, racontez des histoires aux enfants mais aussi aux plus grands !

Et si vous ne vous sentez pas à l’aise pour raconter des histoires, je vous conseille une magnifique émission de Radio Classique : Des histoires en musique. Les contes classiques y sont racontée par la magnifique voix d’Élodie Fondacci sur des fonds de musique classique.

Enfin, je vous propose aussi un exercice très intéressant :

Mettez votre vie en conte !

Vous pouvez m’envoyer vos écrits. Je me ferai un plaisir de les mettre en images et de les poster sur le blog.

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5 thoughts on “Le jeu des 3 répétitions : le plaisir de raconter des histoires

  1. Très chouette 🙂 Raconter des histoires, les faire évoluer, les vivre, les réinventer, c’est magique

  2. Bonjour ! Ce n ‘est pas un conte, mais plutôt des mots d’enfant que j’aimerai partager. C’est la fable de la Fontaine, le corbeau et le renard. Mon fils doit l’apprendre. Je souhaite quand même qu’il comprenne ce qu’il apprend. Je lui demande donc, en gros, ce que raconte l’histoire, et ce qu’il en retient. Il me répond : “si je fais tomber mon fromage, c’est papa qui va le manger!”. Les enfants et l’interprétation des histoires….. toute une histoire !

  3. La puissance des histoires c’est quelque chose quand même ! Avec les histoires les mots s’inscrive super bien dans la mémoire et on des effets sur le long terme. Et en plus de ça, les histoire peuvent être apaisante. Bref elles ont plein d’intérêt !

  4. Très bel article ! Comment éveiller des vocations et donner de la confiance aux enfants dès le plus jeune âge… Merci j’ai beaucoup aimé l’aspect expérience scientifique au service du bien être.

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